17 janvier 2010

XXII






J'ai souvent pensé à ce que je serais devenu si je ne l'avais pas rencontré à la terrasse du Milo's. Ce soir là toute mon existence a sombré dans les vapeurs noirâtres et les émanations de sang putréfié de la chambre d'hôtel de V.
Mes ongles auraient été moins transparents, mes cheveux moins soyeux, ma peau moins blanche et moins translucide ; les veines saillantes qui parcouraient chaque parcelle de mon corps et plus particulièrement celles qui dessinaient ces serpents à langue fourchue le long de mes avant-bras, glissant sur ma gorge et traçant cette ceinture sur le devant de mon bassin, où se forme ce V si érotique, auraient été moins apparentes ; même la rougeur de mes lèvres n'aurait pas été si froide et décolorée ; enfin, mes yeux seraient restés ces deux globes de vert bleuté, par endroit brun ou jaunâtre, ceinturés d'un blanc laiteux, presque rose, parsemé de vaisseaux sur le point d'exploser en raison d'un manque constant de sommeil.
Ils sont bleu azur, presque invisibles, vifs et acerbes. Comme s'ils eurent été un alliage de verre fondu, de poussière d'étoile et d'océan Pacifique évaporé.

16 janvier 2010

XXI







Peut-être offrons nous des encens et des huiles parfumées parce que nous sommes, au fond, persuadés que tout cela embaumera les maux et tourments spirituels que subissent ceux que nous aimons.

16 août 2009

XX



Mes idéaux sans cesse remodelés tels de la terre glaise, je ne puis être vu comme je le suis réellement. Je ne trouve jamais les bons mots pour expliquer à quelqu'un qui je suis, pourquoi, comment, parce que moi même je ne le sais pas. Peu de personnes trouvent les réponses à leurs questions, j'ai cru avoir trouvé les miennes, mais elles me paraissent aujourd'hui inexistantes face à l'immensité du monde, le manque de pérennité dans lequel nous nous affaissons jour après jour. C'est donc pour cela que je suis incessamment dans l'incapacité de trouver les raisons exactes et les bons arguments à mon malaise. J'aimerais être celui que je parviens à décrire, celui que je crois être - ou celui que j'aimerais être - dans les limbes de mes pensées. Les déceptions sont évidentes et habituelles, mais comme il est surprenant de se rendre compte à quel point elles sont seules à exister, en dépit et dans l'absence des satisfactions auxquelles elles font face inexorablement. Comme il est décevant de voir que l'autre est inatteignable malgré sa proximité actuelle ; comme il est agaçant de constater la présence constante et encombrante des individus de votre race alors que vous désirez plus que tout demeurer seul. Qu'y a-t-il d'admirable dans l'Homme ? Qu'y a-t-il d'admirable en lui mis à part sa beauté misérable et accablante, celle que l'on désire plus que tout au monde. Car, avouez-le, peu importe les multiples recherches que vous effectuez dans votre vie, elles n'ont qu'un seul but : l'esthétisme le plus parfait, la croissance de la beauté, le paroxysme du magnifique.

14 août 2009

XIX



C'était comme si passer mes doigts dans ses cheveux atténuait la peur que je croyais saisir au fond de son regard. Ce corps à la peau blanche, ses membres longs, fins et bien proportionnés auraient pu être dignes de partager mon tombeau. Sa bouche rose sombre et ses joues creusées étaient à ma merci, je me délectais de ce spectacle animé, encore vivant. La courbe qui partait de sa mâchoire au menton magnifique, suivait le long de son cou et de son épaule, allait descendre le long de son bras gauche, faisait le tour de son biceps, de son coude et de son poignet, puis se terminait au bout de son majeur, duquel brillait un anneau d'argent qui me brûlait lorsque sa main caressait mon dos. J'adorais ses longues clavicules que je baisais, une envie profonde d'y mettre les crocs me pris alors mais je l'enfouis, préférant profiter longuement de cet être presque parfait. L'esprit embué, je fus surpris de remarquer ses veines bleues qui ressortaient anormalement derrière sa peau froide qui, malgré le contact de nos corps, était restée glacée, comme je fus également surpris de voir que ses yeux étaient finalement aussi vides et voraces que les miens ; trop tard. Il me mordit en premier, au côté gauche du cou. Comment ai-je pu ne pas m'apercevoir plus tôt que nous étions semblables ? Deux amants meurtriers en quête de belle chair. Je le mordis ensuite, à bout de force.
C'est dans un linceul blanc maculé de sang que nous finîmes notre nuit assassine.

23 juillet 2009

XVIII



Je les ai laissés. Je suis parti. M est arrivé et je suis parti. Je ne sais pas pourquoi j'ai réagi comme ça. Peut-être sa façon de marcher, sa belle gueule ou bien son ensemble Gianfranco Ferré m'ont-ils déstabilisé ? Dans tous les cas je me sens mal. Je m'assieds sur un des nombreux bancs qui bordent le côté gauche du Grand Théâtre, devant des massifs de buis et de fleurs que je trouve immondes et d'où une insupportable odeur d'urine froide émane. J'ai les mains moites et mon coeur bat trop rapidement. Il faut que je rentre prendre un cachet, quelque chose, je ne sais pas, il faut que je dorme, je suis las. De toute manière tout ça ne m'a jamais vraiment enchanté ni amusé. Ai-je réellement une tête à prendre de la coke ? Ai-je réellement l'air de m'intéresser à qui a couché en dernier avec Pierre, à qui a sucé Paul dans les W.C du Saint-Ex, à qui est tombé enceinte de Jacques le mois dernier ? Tout ça m'ennuie. Je ne me détruis pas l'estomac avec des cachets parce que c'est rock'n'roll, mais plutôt parce que tout ça me fatigue.
J'insère la clef dans la serrure qui a été changée il y a trois jours par le serrurier suite à un cambriolage raté qui a tourné à la catastrophe – heureusement je n'étais pas présent cette nuit là – d'après la gardienne :
« Ils étaient trois, non, quatre. Peut-être cinq, je ne sais plus exactement puisque je ne voyais pas ce qui se passait dans le hall d'entrée étant donné que l'électricien qui devait venir changer les ampoules n'était toujours pas passé. Pourtant je l'ai rappelé au moins six fois dans l'après-midi, même une fois que Michelle fut partie après que nous ayons bu le thé, à sept heures. », je passe les détails.
J'entre dans l'appartement, le téléphone sonne, je décroche:
- Oui, c'est moi, dit P.
- Je sais bien que c'est toi, qui d'autre que toi peut m'appeler alors que tout le monde est déjà à moitié dans le coma à cette heure avancée de la nuit ?
- Tu n'aurais pas du partir à cause de lui.
- Je ne veux plus voir M, ai-je menti. En fait je voulais le revoir, et tout de suite même. Il m'obsède. Et pourtant en sa présence je ne me sens pas bien. J'ai des nausées, des palpitations. Des sueurs froides.
- Il a très mal pris le fait que tu sois parti juste après qu'il ait débarqué, elle me dit ça parce qu'elle sait que je mens, je sais bien que M s'en contrefiche. Il se fiche de tout...
- Je l'appellerais plus tard, ai-je encore menti.
- Je sais que tout cela t'ennuie mais que tu le fais quand même pour ne pas être seul, et moi et les filles sommes les seules qui soient dignes de ton intérêt.
- Ne dis pas ça. Tu sais que toi c'est différent. Je suis désolé, je vais me coucher, je ne me sens pas très bien.
- Repose-toi, je t'embrasse.
- Moi aussi.
Je n'allume aucune lumière, préférant me reposer les yeux dans l'obscurité, parviens sans aucun problème à prendre un – ou deux – cachet dans le noir complet de l'appartement, puis m'allonge sur le lit tout habillé.

22 juillet 2009

XVII



F ne viendra pas. Elle a décidé d'inventer un (mauvais) alibi pour ne pas venir. Elle préfère voir Édouard, prétextant accueillir à la maison sa sœur récemment reçue à ses examens pour être infirmière – nounou –, qui a une grande nouvelle à annoncer à F et ses parents. Sans doute un fœtus qui sortira de son placenta dans neuf mois. J'allume une cigarette. Nouvel appel manqué de P, soit mon cellulaire sonne aussi fort que les bourdonnements provoqués par les pas d'une fourmis, soit je suis sourd, soit trop comateux pour entendre quoi que ce soit, même pas le clochard punk aux multiples piercings qui m'engueule parce que j'ai marché sur le morceau de carton qui lui sert de chambre, que dis-je, de maison. La soirée d'hier était pathétique: jeunes filles en robes aussi courtes que les mini jupes de ma sœur, arborant des coupes de champagne qui claquent lorsqu'elles entrent en contact avec les nombreuses bagues qu'elles portent aux doigts et jeunes mâles à fourrure dépassant de l'encolure de leur chemises rayées ouvertes jusqu'au nombril, il paraît que c'est kitsch et le kitsch est trendy, alors on aime ce qui est trendy. Je déteste les pavés de cette rue, je ne sais pas quel est l'abruti qui les a choisis mais déjà la couleur est vomitive (c'est une espèce de rouge ocre caramel) et puis ils ont été placés de façon à ce que vos pieds ne se posent pas comme ils devraient se poser sur un sol normal, mais plutôt entre les pavés eux-mêmes, c'est à dire dans des trous. J'aperçois Marine au bout de la rue, cigarette au bec, sa minaudière à diamants pendant bien trop près du sol à mon goût, elle me regarde arriver avec son air « tu as encore trois quarts d'heure de retard mais je te pardonne pour la énième fois puisque tu es encore sorti hier. »
- F ne viendra pas, dis-je.
- J'aime bien ton sac, il vient d'où ?
- Elle est avec Édouard et sa sœur est enceinte.
- Oh, c'est un Prada ! Elle m'a dit qu'elle devait accompagner L voir sa tante handicapée mentale. Comme si on s'intéressait aux handicapés mentaux.
On s'assied au St Rémi, café néo-parisien à la décoration Art déco des années trente implanté en province dans le seul et unique but de faire découvrir aux paysans les escaliers à rambarde noire et or et les lustres à pendentifs de cristal Swarovski.
- Deux cafés, dit-elle.
Appel de P, je réponds :
- Oui ?
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je bois mon premier café de la matinée avec Marine, ensuite on va chez Anna et après je ne sais pas trop, je ne fais rien.
- Il est seize heures, dit-elle d'un ton qui se veut réprobateur mais pas trop.
- Tu veux venir ?
- Gribouille doit aller chez le vétérinaire, elle feint trop mal et elle sait que je le sais.
- Pourquoi parles-tu toujours de ton caniche comme si c'était un être humain ?
- Ce n'est pas un caniche, elle rit, je ris.
- On se voit tout à l'heure chez Éloïse ?
- C'est un bichon milanais croisé coton de tuléard. Je croyais que vous alliez chez Anna...
- Euh... oui, c'est ça, chez Anna, excuse-moi, je raccroche brusquement sans trop savoir pourquoi au moment où la paire de Clubmaster solaires de A se plantent d'une façon assez exubérante devant notre table.
- On doit aller chez Anna, dis-je en regardant ailleurs comme pour éviter d'affronter la bête.
- Oh, vous partez déjà ? Je voulais me joindre à vous ! dit A qui paraissait presque déçu ; je sentais même son regard glacial au travers de ses verres teintés.
J'appelle E et lui donne rendez-vous chez Anna où nous nous rendons, laissant A tout seul avec son paquet de Gauloises blondes et le serveur puceau en excès de sébum.
Nous arrivons devant chez elle, c'est à dire derrière le Grand Théâtre, lorsqu'elle sort du hall d'entrée de son appartement ses talons préférés aux pieds, ceux qui scintillent et qui sont cloutés, un sac poubelle à la main.
- Depuis quand sors-tu les poubelles en talons hauts ? demande Marine, ébahie.
- Surtout : depuis quand sors-tu les poubelles ?! dis-je sans trop réellement poser la question.

25 juin 2009

XVI




Il fait sombre dehors. Comme si la lune avait décidé de ne pas nous honorer de sa présence. Nous sommes là, moi et mes semblables, tels des loups affamés. Une véritable meute. Nous attendons le signal. Le cri. La mort. Le sang froid. Mes tempes battent, frappent, heurtent mon crâne. Mes yeux fermés à présent ne distinguent plus les formes qui m'entourent. La brise pourtant glacée de ce mois de Juin me rompt les membres, me les ronge jusqu'à l'os et je me demande comment je vais bien pouvoir courir. Chef de meute, je suis le messie, celui qu'on doit suivre.
Le combat s'apprête à débuter et je ne suis pas prêt, je suis encore là, dans ce lit glacé.

Le corps meurtri par les heures passées à côté de moi dormait profondément. Je regardais vibrer ses paupières. Doucement. La couverture du livre posé sur le rebord du lit frémissait au rythme des battements de son coeur. Le silence était insupportable et oppressant après ces nuits de cris rauques et incessants, de râles mêlés d'ivresse malgré la douleur. Je ne connaissais pas son nom. Je ne le connaissais jamais. Je suis de ceux qui vendent leur corps à des êtres inconnus, qui, dans leur parfaite ignorance, ne savent pas qui je suis. Ils ne savent pas que je m'apprête à les épuiser jusqu'à la mort ; puis tout sanguinolents, ils ne se rendent pas compte qu'ils meurent, simplement, comme beaucoup d'autres avant eux. Cela fait des années que je tue. Que je me nourris de leur chair. Il y a longtemps nous le faisions à plusieurs ; mais cette époque est révolue. Maintenant nous sommes tous réduits à néant dans notre torpeur, nos regrets de ne pas être vulnérables au point de souffrir jusqu'à l'éternité.

C'est le troisième ce soir. Je les choisis bruns, parce que mon frère l'était. Et pour lui rendre hommage - chose désuète et immatérielle -, je lui dédie ces corps qu'il n'a pas eu, je lui offre ces plaisir charnels, ces volutes rouges passion qui coulent sur le marbre gris pâle de cette chambre funéraire. Je suis maudit de ta malédiction, frère. Et je t'ai tué pour ne pas que tu vives ce que je vis d'infamie et de misère d'être ce que je suis. Mais qui est là pour me tuer maintenant ? Celui-ci est malade, son sang me tuera peut-être.

Je peine à écrire, la fatigue et les restes d'opium me compriment les idées et la mobilité de ma main s'en voit tellement réduite que cette confession sera sûrement illisible. Mes lèvres sont déjà sèches. Les dernières gouttes de son sang me sont fatales, je ne peux plus assouvir ma soif. Je l'ai épuisé : son torse qui se gonflait il y a quelques minutes est maintenant immobile. Cela m'attriste. J'ai refait ce rêve, celui de la meute, de la chasse. J'étais toi, encore. Cesse de me hanter, frère. Ces lettres innombrables ne suffisent pas. Je ne respire plus, le poison fait effet. Je quitte ton fantôme une dernière fois. Je quitte ce péché originel. Ces crocs seront polis par les siècles, je moisirai parmi la terre. Seul l'éclat de tes yeux dans la pénombre perpétueront le souvenir que j'ai de toi, mon amour.

15 mai 2009

XV



A,

Je trouve cela tout de même absurde de devoir te répondre par écrit ce que je pourrais très bien te dire de vive voix. C'est encore un de tes caprices que de ne plus vouloir me voir en face. Je repense souvent à ces soirées où la Bande nous jouait du théâtre comme il n'a jamais été joué : sur les pavés, les trottoirs, les balcons de nos appartements. Mais toujours la même pièce me revient avant les autres, celle d'Anouilh qui suscita tant d'émoi de la part des copines, parce qu'Antigone meurt, et que tout le monde meurt, et que tout le monde pleure. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. L se dressant contre Julien qui jouait son oncle...
Ta soeur, qui est arrivée hier soir - venant de sa Bretagne qu'elle ne quitte plus que très rarement -, est avec moi, et nous sommes tous deux d'accord sur un fait : tu as été idiot d'oser dire devant tout le groupe que tout cela était forcé, que leurs rôles ne semblaient pas réels, qu'ils exagéraient.
Tu ne peux t'en prendre qu'à toi même de la situation dans laquelle tu te trouves. Oser démentir que la tragédie classique est affligeante et excessive fut une erreur. Depuis quand vivre une vie plus intense est-il un acte de folie et de bêtise ? Est-ce risible que de défendre ses convictions jusqu'à la mort, offrir son corps au trépas et tout cela en vain ?
Il me semble plus palpitant de vivre dans un monde où le moindre événement se transforme en catastrophe, ta vie plate et monotone y trouverait un but plus héroïque que de te coucher chaque soir en espérant te réveiller le lendemain. A-t-on déjà vu ailleurs que dans la tragédie classique des êtres plus passionnés dans les actes qu'ils accomplissent ? Ce sont des êtres de coeur et non des êtres de raison. Les hommes de raison sont sages et lorsqu'ils comprennent qu'ils n'auront pas la force de se battre et de vaincre, ils préfèrent se ranger. Contrairement aux hommes passionnés qui, devant les obstacles qu'ils rencontrent, préfèreront mourir plutôt qu'abdiquer. Si les sentiments de la tragédie classique sont exagérés c'est pour mieux nous faire comprendre que les nôtres sont ridicules face à ce qu'ils pourraient être si nous étions plus valeureux.
Si les pièces étaient toutes faites d'éléments anodins et sans importance, que nous nous ennuierions ! Parce que c'est ça le théâtre classique ! C'est un acteur qui se plait à incarner un rôle au caractère puissant, aux idées fixes et à la volonté surprenante, plutôt qu'un individu banal et sans but. Un spectateur préfèrera croire en l'illusion qu'on lui offre, croire que de tels personnages puissent exister. C'est ce qui rend le théâtre classique si puissant et poignant. C'est ce qui fascine, ce qui obsède et qui rend fou.

Je ne tiens pas rigueur de notre dispute et espère te revoir bientôt.

Ton ami.

09 avril 2009

XIII



- Gare ! Gare ! Ecartez-vous, bon sang !
Mais cela ne fit pas s'écarter la jeune femme de cette route aux pavés usés. Je freinai les chevaux jusqu'à l'étranglement, les rennes brûlaient la peau de mes doigts à travers les gants de cuir épais que je portais. Je criais gare une dernière fois et il sembla enfin qu'elle m'entendit. Elle tourna la tête vers le carrosse juste à temps pour remarquer sa présence, mais au lieu de fuir, elle s'écroula sur le côté, la moitié de son corps à la mercie des sabots meurtriers. Je parvins à stopper net les étalons pour ne point qu'ils la tuent. Il me semblait qu'elle était évanouie, peut-être à cause de la frayeur, de la vision qu'elle eut soudain ; son petit coeur n'a pas tenu.
Monsieur sortit précipitamment du carrosse et se rua vers son corps inerte.
Les badauds et les marchands du coin arrivèrent, comme lors d'une manifestation artistique - ils se battaient pour mieux voir -, où comme à une vente aux enchères, où c'était à celui qui affligerait le plus la jeune fille, de maux aussi intenses les uns que les autres ; à savoir si elle était morte, écrasée, éventrée, séparée de ses jambes, ou bien si sa tête avait fait mille tours jusqu'en bas de la rue pour aller se heurter contre un mur. Cela circulait rapidement.
On ordonna son transport jusque chez Monsieur de Valville et je faisais partie de ceux qui portaient le corps.
L'église sonnait neuf heures pour la seconde fois.
On la déposa sur un divan de satin bleu nuit, dans le grand salon. Elle était jolie la trouvaille de Monsieur, son visage formait un ovale parfait qui se répétait dans la courbure de ses sourcils ; ses cheveux châtains rappelaient les feuilles d'automne des arbres mourants ; et le teint clair de sa peau faisait ressortir à présent les larges amandes au coeur vert comme l'émeraude qu'étaient ses yeux. Elle s'était réveillée. Les nacres qu'elle portait aux oreilles se reflétaient sur ses pommettes un peu creuses, et ses lèvres à l'apparence douces et fines, s'entrouvrirent :
- Où suis-je ? a-t-elle demandé.
- Vous êtes sur le canapé de Monsieur de Valville, mademoiselle, répondis-je.
- Monsieur de Valville ?
Elle le vit, donnant des ordres à ses femmes de chambre et repoussant les étrangers au dehors. Monsieur ne la regardait pas, il s'occupait d'envoyer des hommes chercher un médecin.
- C'est entièrement ma faute, dit-elle, j'étais comme absorbée par ce que m'avait dit Monsieur de Valville lorsque nous étions à la messe.
- Comment vous appelez-vous ?
- Marianne.
- Il vous plait Monsieur de Valville, n'est-ce pas ? dis-je avec un air de confidence, un peu amusé.
Je vis leur regards se croiser. Monsieur de Valville sorti ses crocs, elle rougit aussitôt.
J'y remarquai une lueur et je compris alors qu'ils ne se quitteraient plus de nouveau.

12 février 2009

XII



J'ouvre les yeux pour essayer de me convaincre que ce n'est qu'un rêve. Un songe de toutes pièces, de brics et de brocs factices, de sentiments irréels et de fausses illusions. J'essaie de me représenter l'intérieur de mon crâne en lambeaux avec des cases ; caractère de classification : l'émotion. Dans le tiroir-souvenirs il n'y a rien, j'ai fait un grand feu. De toute ma sensibilité il ne reste que les traces volatiles d'une pseudo vie réelle, dépassant la virtualité de nos esprits, de nos convictions. Je voudrais remanier mes idéaux, mes intérêts, mais je me heurte à ceux qui demeureront stables indéfiniment ; ce ne sont que des briques, du béton et des vitres pare-balles qui contrent les chocs violents que subissent mes pores, mes veines, ma bouche, mon corps.
Je m'imaginais plongeant dans le noir vaporeux de tes pensées, y prendre le pouvoir et t'obnubiler la conscience en y faisant paraître des images de nous qui n'existent pas.
Mais tout n'est que névrose. Et la nuit venue, lorsque les lourdes heures de la journée passée se font ressentir, ma souffrance est telle que je te vois brûler ma rétine de ton regard abyssal, en disant long sur tout ce que nous n'avons pas fait ensemble, et que nous ne ferons probablement jamais.

06 novembre 2008

XI

Vais-je tenter encore de m'abandonner au remuement des songes, à ces souvenirs trop vagues, ces onces de mémoire imprécises ? Vais-je feinter à nouveau comme le fait le chat lorsque ses pupilles précieuses, pointues et acerbes vous regardent en biais, puis vous ignorent pour aller s'allonger pompeusement sur la causeuse de velours ? Le trop grand nombre d'omissions dont je fais preuve dans le domaine du souvenir m'inciterait à construire d'innombrables récits pittoresques, pathétiques et insipides, qui vous donneront l'illusion d'être réels par le simple fait qu'ils sont vraisemblables. Je précise que leur authenticité n'en serait que plus forte si je racontais par exemple ce court moment de mon adolescence : « Je courais sous la lune d'un hiver trop chaud pour moi, le visage luisant de larmes, dans un centre-ville que je connais par cœur ; ses petites ruelles pavées de gris résonnaient de mes pas pressés, j'allais rejoindre le groupe qui m'avait abandonné sur le trottoir, trop ivre pour les suivre. Je leur en voulais de leur amitié trop niaise et de leur lâcheté profonde. »
- Ne crois-tu pas qu'il serait préférable de passer sous silence cet épisode pénible ?
- Vraiment ? Je pense qu'il est essentiel, au contraire, de mettre au clair ce morceau de mémoire ; peut-être ai-je oublié certains détails qui me reviendraient à l'esprit, qui sait ? Peut-être que cette nuit serait en fait les prémices d'autres nombreuses nuits identiques, passées à vider bouteilles sur bouteilles, à aligner cigarettes sur cigarettes, comme pour étancher - ou brûler - la morosité de mes sentiments. Je ne sais plus si j'étais conscient de mon incertitude à choisir entre la décence de rester sobre ou le plaisir de souffrir.
- Tu ne penses pas que tu étais plus insouciant qu'autre chose ?
- Insouciant ? Je te rappelle que cela ne date pas tant que ça. Cette incertitude est toujours présente, certes moins prononcée pour la destruction de ma personne, mais présente quand même.
- Alors penses-tu qu'il est nécessaire d'en parler maintenant ? Tu peux attendre un peu, non ?
- Je ne sais plus trop.
- Mais en fait, tu devrais complètement revoir le début de ton récit. Je ne pense pas que parler de tes déboires sentimentaux et de tes désastres existentiels soit réellement un centre d'intérêt dont tu puisses faire part au lecteur dès le début, il serait choqué ou offensé. Tu lui ferais peur. Tu devrais par exemple raconter quelque chose de plus commun, où chaque individu peut éventuellement se reconnaitre.
- Si tout devient banal, écrire son autobiographie devient un acte inintéressant et purement médiocre. Il n'est d'aucun intérêt de raconter ce que tout le monde sait déjà pertinemment. Par contre si l'envie me prenait de narrer un événement tout particulièrement pitoyable, je raconterais à mes lecteurs cette nuit où, après avoir compris que mon existence désuète ne pourrait aller de paire avec aucune autre sur terre, j'ai passé la nuit dans cette gare maudite, rongé par le fantôme de mon amour perdu, dans le froid - et l'ignorance peut-être, de savoir que cet amour me suivrait éternellement.
- Veux-tu réellement passer pour ce fataliste à l'âme déchue ? Ce néo-romantique en mal d'amour ? Cet être vide de toute émotion et de tout sentiment ? Si c'est à cela que tu veux ressembler, soit.
- Je n'avais réellement nulle part où aller, j'étais seul et à la rue, mon cœur venait de prendre un coup qu'il n'oubliera jamais ! Mais si cette anecdote ne convient pas, je n'en parlerais pas.
- Ce n'est pas l'histoire en elle-même qui ne convient pas, c'est le fait que tu te donnes un genre ; le genre de personne mal dans sa peau, mal dans son cœur. Le genre de personne qui a un mal de vivre profond, dans sa solitude, dans ses habitudes...
- Si ma mélancolie n'intéresse personne je raconterais ces instants heureux où je m'exaltais vers la vérité et le bien, où j'écoutais des symphonies splendides que des virtuoses semblaient avoir écrites pour moi, où je lisais des poèmes dont la beauté dépasse de loin toute imagination, où le bruit du ruissellement de la pluie sur les vitres rythmait mes après-midi ; toutes ces choses insignifiantes qui me tiennent à cœur.
- As-tu déjà oublié le vent dans les cheveux d'Éloïse ?

14 octobre 2008

X



Moi - L'arborescence du mal exquis, la persuasion transcendante de l'acuité sensorielle, l'exaltation vers la vérité et le bien. La béatification platonique, les liaisons externes de la beauté sublimée, le sacrement ovarien de l'origine. Marche en moi comme je marche en toi, pénètre mon corps comme la plaie sanglante aime sa lame meurtrière.

19 juillet 2008

IX



Je suis, dans tous les divers symbolismes de cette planète, la manifestation de l'homme, au terme d'une évolution biologique et spirituelle. Je désigne un acte. Je suis l'existence matérielle et objective, symbole de la vie manifestée. Je suis l'union, le centre de l'Homme (bras écartés, celui-ci paraît composé de cinq parties en forme de croix), l'univers (avec ses deux axes, l'un horizontal, l'autre vertical, passant par un seul centre, soit la perfection). Je suis la volonté divine qui ne peut que désirer l'ordre et la perfection. Les cinq sens et les cinq formes sensibles de la matière expriment la totalité du monde perceptible. Mais je peux aussi symboliser la création inachevée et devenir néfaste : je suis associé aux dangereux échecs dont les fausses-couches et la mort. Je peux être cruel ou créatif. Je symbolise aussi un pouvoir de transmutation possible. L'Homme qui s'intègre dans le monde matériel et qui va l'animer, c'est moi, c'est l'Homme avec ses cinq sens, avec la liberté de les utiliser pour chercher, expérimenter, combattre; et parfois se tromper. Moi, c'est la vie, le combat, l'aventure, le changement, la liberté, la sensualité et la sexualité, l'aventurier, celui de toutes les aventures, physiques, affectives, spirituelles ou intellectuelles. Je suis l'expérimentateur, le chercheur, l'homme ou la femme libre, ardent, entreprenant, audacieux, magnétique et chanceux, aimant la vie et ses plaisirs. Je suis l'imprudent, le coléreux, le dangereux, le temps de la liberté, des voyages, du changement, du combat et des aventures, le temps de la vie intense.

25 mai 2008

VIII



Je pense avant tout que la pluie est la conséquence irréversible de nos humeurs noires; que les orages occasionnés ne sont que les résultats blafards d'une trop grande quantité d'angoisses ou de colères nous possédant. Et toutes ces nuits blanches passées à somnoler dans un état second, un état presque mortuaire où toutes nos peurs se réalisent, où tout échoue. Où tout se brise.
Il serait tant de passer à autre chose, que le beau temps revienne.

23 mai 2008

VII


Je m'étalais silencieusement dans l'herbe jaune, pensant discuter avec moi-même. J'allongeais mes membres inférieurs de telle sorte que le sang y circulât de la plus simple des manières, puis mes membres supérieurs, de façon à ce que ma tête soit reposée. Je voulais admirer les nuages. Imaginer d'autres personnes, regardant ces mêmes nuages quelques heures auparavant. Le pollen me piquait les yeux, je voyais presque rouge, et la fourmilière sur laquelle je m'étais étendu répandait tout autour de moi ses minuscules êtres aux corps noirs. Je vis mon corps s'envoler langoureusement vers les cieux. Je me sentais flasque. Moelleux. J'avais perdu toute sensation tactile et sombrais bientôt dans une sorte de transe épileptique, où chaque partie de mon corps vibrait incessamment, comme si l'on m'avait électrifié. La forêt était épaisse et les arbres ressemblaient à de gigantesques brins d'herbe. Puis je m'écrasais subitement sur un sol terreux, avec un bruit sourd et des craquements d'os. J'étais mort. Alors tout disparu, je ne vis plus que du noir intense et profond, d'une épaisseur interminable. Je ne distinguais plus mon corps, ni ne pouvais le toucher.

02 avril 2008

VI



Pourquoi vous efforcer de respirer juste pour me faire le regret de vous voir ? de vous voir vous mouvoir dans l'espace que je pourfends de ma silhouette élancée, vers un but sans fin. Pourquoi vous efforcer de vous affubler de pareilles loques ? vous seriez tellement mieux vêtus de nu, on verrait votre graisse, on verrait votre corps infâme, immonde, putride, abjecte ; cela me rappellerait ce pourquoi je respire différemment de vous, ce pourquoi je rends intérieurement lorsque vous m'approchez, ce pourquoi des envies assassines s'impriment en moi lorsque je pense à vous. Vous n'êtes que limaces sur feuille de choux, je suis la feuille et vous me rendez fou ; vous n'êtes que pluie qui tombe les soirs d'été, puis-je m'imaginer être la terre et me sentir accablé de votre lourd impact sur mon manteau rocailleux. Ce n'est que, lorsqu'enfin je trouverai le repos éternel, que je baignerai dans le sang de vos ancêtres, je m'y délecterai avec plaisir, fantasme et joie.

V



Tel un esprit vif et tempétueux je vous survole, vous hais, vous mords et m'enfuis. La vie m'aime et me retient, comme le soleil retient la lune de tomber, comme la souffrance précède le plaisir. Je ne vis pas je meurs, car l'on nait pour mourir. Tout parent a en lui le symptôme du meurtre, celui de tuer son propre enfant, celui de ne donner que la mort, de ne promettre comme seul avenir que l'ombre, le désespoir et l'oubli.
Moi je suis ici pour vous faire connaitre l'unique palpitation cardiaque de votre organe rempli de sang, répétée tout au long de votre longue et morne existence, rien de plus, car vous connaitre m'effraie, vous parler m'oppresse et le simple fait de vous voir me donne envie de rendre. Evacuer ma bile funeste, tel est mon divin destin, celui de vous rendre la vie malheureuse par mon souffle hostile et malsain. Je vous agresse d'un geste leste et sans vie. Mon corps vous surplombe de part sa magnificence extrême, suprême, et son imposant charisme. Vous sentir faible face à mon opulente adversité vous fait peur, vous tremblez. N'ayez crainte, mon approche lente et vulnérable cache un être de foi qui saura plus tôt que vous ne vous en doutez, vous accabler de reproches et de méfaits.
Moi je suis ici pour vous faire connaitre le bonheur de souffrir et vous faire croire que vous existez pour une bonne raison, que vous avez un but ultime, sublime. Seulement ce que vous ne savez pas, c'est que tout au long de votre vécu, vous n'avez cessé de prévoir un quelconque imprévu. Vous ne voulez pas avouer que vous le redoutez, ni croire qu'il existe ici, à vos côtés. Cet imprévu c'est moi, et je suis arrivé. N'ayez crainte, vous ne souffrirez pas tant que ça, c'est rapide la mort, cela ne dure qu'une poignée d'années. Un peu plus d'un demi siècle à vrai dire, ce qui est très peu. Toute la mort-vie est un long supplice et vous vous donnez raison d'inventer d'impossibles loisirs inutiles pour vous occuper.
Moi je suis ici pour vous faire songer à ce que personne d'autre n'a osé songer, n'ose songer, et n'osera songer. Je ne suis qu'une futile entité qui vous paraît désagréable parce qu'elle vous est supérieure, qui aspire et respire en vous toute la vie qui vous est chère. Déglutir. Je ne suis qu'un corps putride qui vous paraît beau parce qu'il vous afflige de maux ; vous inflige des mots. C'est bien connu, tout ce qui fait mal est d'une beauté indéfinie. C'est pour cela que vous vous mariez, affublés de costumes posthumes et de robes ignobles, le tout dans une atmosphère désespérément gaie. C'est pour cela aussi que les tombes de vos chers (et de vos chairs) sont si minablement décorées. Et c'est pour cela également que vous cherchez inlassablement à plaire à autrui, juste dans l'attente d'un quelconque signe venant du dit Autrui, qui quelques années plus tard demandera le divorce. Oui, maintenant vous savez. Vous savez que la vérité vous écrase. Cela vous blase.
Moi je suis ici pour vous emmener tous avec moi vers le bout du rouleau. Il est vrai que cela m'importe peu, et pourtant je m'exerce à vous détester pour mieux vous attraper, vous figurer, vous transfigurer, vous rattraper, vous négocier, vous licencier, vous déchirer, vous déshabiller, vous tuer, vous dévorer, puis vous digérer. Je goûterais votre chair céleste, grotesque. Je serai fécond à votre place et consommer votre mariage m'enchantera au plus haut point. Je profiterai de votre inaptitude à penser pour vous violer par tous les orifices, mon foutre divin absorbera vos péchés, vous n'en serez alors que plus ravis. Soyez bénis. Tôt ou tard je ferai en sorte que votre enveloppe corporelle soit dénuée de tout sens logique, vous vous transformerez en des êtres affreux n'ayant pour seul but que de rester le plus longtemps possible encore sur Terre - et non dessous -, pour voir grandir les petits cadavres métaphysiques bientôt désarticulés que vous aurez mis au monde (immonde).
Et tout cela pourquoi ?
Parce que je suis Dieu, et parce que j'ai décidé que je serai le seul à choisir votre non-existence.

IV



Mon entité superficielle s'écrase, inerte et remplie d'amertume ; de pensées fourbes et débordantes ; d'envies rendues vraies par l'orifice buccal que forment mes lèvres, assouvies, éjaculées en un fluide non corporel, intemporel. Ce tronc vertébral ne supporte plus le poids et la pression accumulés par toutes ces vagues de sueur, de larmes et de liquide séminal coulants au creux de mes reins. La création et l'autodestruction de mon âme a débutée. Je ne suis rien d'autre que la pellicule morte du serpent qui a mué : mes déjections purgatoires renforcent le comportement animal qui me hante. Je possède trop d'éternité dans ce monde éphémère et les mots ne subsistent plus à mes maux ; mon fantasme spirituel n'a plus l'aptitude de me dicter la marche à suivre lorsque mes songes s'envolent et se dissolvent dans un nuage plastique, jet d'effroi, de stupeur et de bonne foi. Resteront-ils immobiles dans ce réceptacle dévoué qu'est l'immortalité ? Pourront-ils être consommés, comme tout être en soi, a soif de décadence ? Je ramasse mes vêtements, les remet en place, silencieusement. Lance un dernier regard sur l'être endormi :
"Tu n'imagines pas comme ton sang était bon.", je dis.
Mon corps il y a quelques heures était parcouru de spasmes, mes yeux se fondaient dans les siens. Nous n'étions qu'un. Désormais je le laisserais moisir, seul.
La porte claque.

III



Mon corps est mou, allongé dans l'herbe humide, épuisé par les baisers que je reçois. Je divague. Les carnations sont trop naïves, je suis un vampire des siècles de poussière, je bois des litres de sang, perce des veines, fais éclater des lèvres et concentre mon attention sur la façon dont je vais dépouiller les corps putrides de mes victimes ; peut-être les enfermerai-je dans un cercueil afin que le dioxyde de carbone émanant de leur peau putréfiée leur ronge les entrailles et fasse d'eux un sublime tas de poussière ?
Oui, je suis un vampire, c'est drôle. Détruire des vies sans importance, vivre d'extases face à l'astre nocturne, ne plus avoir à ingurgiter cette nourriture sans goût qu'est celle des Hommes. Oui, je vis de sang, de chair. D'hommes et de femmes innocentes.
De vie.

II



En face de mon reflet, du vide. J'observe mes mouvements presque morts. Trop lent pour me mouvoir correctement. Mon corps se désagrège chaque seconde. Mes yeux explosent en un milliard de débris diffamatoires. Mes cheveux tombent les uns après les autres jusqu'à ce que mon cuir ne soit recouvert que par la pollution de mes rejets. Mes lèvres se déchirent sous la pression des maux. Mon esprit se fond en une masse informe qui empli mon crane et m'empêche de penser. Mes ébats ne furent qu'un accident parmi tant d'autres, qui n'aura aucun effet sur le reste de mon existence. Alors, doucement, je plane. Sans penser à ce que j'étais, ce que j'ai laissé derrière moi. Au dessus de tout, en dessous de rien. Quelques notes rythment mon ascension, la brise me pousse sans vie sans voiles ni mât, je me laisse porter par mes songes, un arrière goût d'herbe noire dans la bouche.

I


Dans un coma profond, étendu sur un lit inconnu, d'une saleté repoussante, suant, collant et malodorant - probablement le sang coagulé; une coupe de champagne vide accompagne ma vision d'un être sans vie dans la pénombre, à mes côtés.
Je suis le fugitif de mon existence. Je me fuit pour mieux échapper aux autres, pour moins endurer la souffrance et la subduction mutuelle inexistante entre deux animaux de la même race. Je ne suis seulement qu'un passe-temps comme un autre, juste un facteur additif peu important dont jouissent les personnes que j'aime ; je crains le jour où ils partiront vers d'autres êtres plus élaborés, voire plus intéressants que je ne le suis. j'en demande trop, et perds ce à quoi je m'attache le plus. Alors je néglige ma vie, tout comme celle des autres, je détruis tout ce qui est beau pour en faire du laid et du dégoûtant. Pour ne plus tomber, je ne me relève plus. Malheureux inconditionnel en quête de mal être, je suis égoïste et nombriliste, laid, mal foutu, froid, asocial et à moitié agoraphobe. Je n'aime personne, ou presque. Je ne mange que des êtres humains. Ma principale occupation est de gâcher ma vie avec l'entrejambe de personnes dont je ne connais pas le nom, puis de leur éviscérer le cou, les bras, ou autres choses diverses avec mes crocs.
Je me retourne, m'enveloppe du drap crasseux, ne pensant plus qu'à rentrer chez moi le lendemain et vomir.