F ne viendra pas. Elle a décidé d'inventer un (mauvais) alibi pour ne pas venir. Elle préfère voir Édouard, prétextant accueillir à la maison sa sœur récemment reçue à ses examens pour être infirmière – nounou –, qui a une grande nouvelle à annoncer à F et ses parents. Sans doute un fœtus qui sortira de son placenta dans neuf mois. J'allume une cigarette. Nouvel appel manqué de P, soit mon cellulaire sonne aussi fort que les bourdonnements provoqués par les pas d'une fourmis, soit je suis sourd, soit trop comateux pour entendre quoi que ce soit, même pas le clochard punk aux multiples piercings qui m'engueule parce que j'ai marché sur le morceau de carton qui lui sert de chambre, que dis-je, de maison. La soirée d'hier était pathétique: jeunes filles en robes aussi courtes que les mini jupes de ma sœur, arborant des coupes de champagne qui claquent lorsqu'elles entrent en contact avec les nombreuses bagues qu'elles portent aux doigts et jeunes mâles à fourrure dépassant de l'encolure de leur chemises rayées ouvertes jusqu'au nombril, il paraît que c'est kitsch et le kitsch est trendy, alors on aime ce qui est trendy. Je déteste les pavés de cette rue, je ne sais pas quel est l'abruti qui les a choisis mais déjà la couleur est vomitive (c'est une espèce de rouge ocre caramel) et puis ils ont été placés de façon à ce que vos pieds ne se posent pas comme ils devraient se poser sur un sol normal, mais plutôt entre les pavés eux-mêmes, c'est à dire dans des trous. J'aperçois Marine au bout de la rue, cigarette au bec, sa minaudière à diamants pendant bien trop près du sol à mon goût, elle me regarde arriver avec son air « tu as encore trois quarts d'heure de retard mais je te pardonne pour la énième fois puisque tu es encore sorti hier. »
- F ne viendra pas, dis-je.
- J'aime bien ton sac, il vient d'où ?
- Elle est avec Édouard et sa sœur est enceinte.
- Oh, c'est un Prada ! Elle m'a dit qu'elle devait accompagner L voir sa tante handicapée mentale. Comme si on s'intéressait aux handicapés mentaux.
On s'assied au St Rémi, café néo-parisien à la décoration Art déco des années trente implanté en province dans le seul et unique but de faire découvrir aux paysans les escaliers à rambarde noire et or et les lustres à pendentifs de cristal Swarovski.
- Deux cafés, dit-elle.
Appel de P, je réponds :
- Oui ?
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je bois mon premier café de la matinée avec Marine, ensuite on va chez Anna et après je ne sais pas trop, je ne fais rien.
- Il est seize heures, dit-elle d'un ton qui se veut réprobateur mais pas trop.
- Tu veux venir ?
- Gribouille doit aller chez le vétérinaire, elle feint trop mal et elle sait que je le sais.
- Pourquoi parles-tu toujours de ton caniche comme si c'était un être humain ?
- Ce n'est pas un caniche, elle rit, je ris.
- On se voit tout à l'heure chez Éloïse ?
- C'est un bichon milanais croisé coton de tuléard. Je croyais que vous alliez chez Anna...
- Euh... oui, c'est ça, chez Anna, excuse-moi, je raccroche brusquement sans trop savoir pourquoi au moment où la paire de Clubmaster solaires de A se plantent d'une façon assez exubérante devant notre table.
- On doit aller chez Anna, dis-je en regardant ailleurs comme pour éviter d'affronter la bête.
- Oh, vous partez déjà ? Je voulais me joindre à vous ! dit A qui paraissait presque déçu ; je sentais même son regard glacial au travers de ses verres teintés.
J'appelle E et lui donne rendez-vous chez Anna où nous nous rendons, laissant A tout seul avec son paquet de Gauloises blondes et le serveur puceau en excès de sébum.
Nous arrivons devant chez elle, c'est à dire derrière le Grand Théâtre, lorsqu'elle sort du hall d'entrée de son appartement ses talons préférés aux pieds, ceux qui scintillent et qui sont cloutés, un sac poubelle à la main.
- Depuis quand sors-tu les poubelles en talons hauts ? demande Marine, ébahie.
- Surtout : depuis quand sors-tu les poubelles ?! dis-je sans trop réellement poser la question.